Le débat est en retard sur ce qui arrive

Aujourd'hui, le débat sur l'intelligence artificielle dans les entreprises tourne autour des outils. Quel modèle, quel usage, quel gain. Les dirigeants comparent les abonnements, mesurent les heures économisées, calculent un retour sur investissement qu'ils peinent encore à exprimer. C'est une conversation de productivité. Légitime, utile, en retard sur ce qui arrive.

Car pendant qu'on discute des cas d'usage, la technologie elle-même change de nature. Ce que les modèles savent faire aujourd'hui n'a aucun rapport avec ce qu'ils savaient faire il y a trois mois. Et ce qu'ils sauront faire dans dix-huit mois échappe à toute projection sérieuse. Cette vitesse n'est pas une statistique, c'est une rupture. La courbe d'adoption des outils précédents, internet, smartphone, cloud, suivait une logique que les sociétés pouvaient digérer. Cette fois, non.

Et ce décalage, entre ce que la technologie permet et ce que la société est capable d'absorber, ne va pas se résoudre par l'éducation, par la formation, par les bonnes pratiques. Il va se résoudre politiquement. Parfois dans les urnes, parfois dans la rue. Parfois par la loi, parfois par la casse.

La courbe que personne ne sait lire

Trois ans. C'est l'âge réel des modèles de langage dans notre quotidien. Trois ans pendant lesquels la vitesse de progression a dépassé chaque prévision, y compris celles des laboratoires qui produisent ces systèmes. L'esprit humain est calibré pour des progressions linéaires. Il sait extrapoler à partir d'une pente régulière. Devant une courbe exponentielle, il sous-estime systématiquement ce qui vient. Tous les chiffres lui semblent énormes, jusqu'au moment où il les regarde dans le rétroviseur quelques mois plus tard et qu'ils paraissent dérisoires.

Les chiffres confirment la rapidité. En Suisse, la part des entreprises ayant intégré l'IA dans leurs processus est passée de 22% en 2024 à 34% en 2025, selon l'étude annuelle d'AXA sur le marché de l'emploi. Sur la même période, la proportion d'entreprises qui n'avaient encore jamais utilisé d'IA a chuté de 45% à 29%. Les offres d'emploi liées à l'IA en Suisse, elles, ont été multipliées par dix entre 2018 et 2024 selon le Baromètre PwC, passant d'environ 2 000 à 20 000 postes annoncés. Ce n'est plus une transition, c'est un basculement.

Cette asymétrie entre la vitesse technologique et la lenteur sociale est le point aveugle de toute la conversation actuelle. On parle d'IA dans les entreprises comme on parlait d'internet au début des années 2000, comme un sujet d'adoption progressive, de courbe d'apprentissage, de générations qui s'adaptent. Mais ce raisonnement supposait un délai. Un temps de respiration entre l'apparition d'un outil et sa diffusion massive. Ce délai a disparu. Quand un modèle progresse en trois mois autant qu'en trois ans, la société n'a pas le temps de fabriquer ses anticorps culturels. Pas le temps de redéfinir les métiers. Pas le temps d'ajuster les formations. Pas le temps de digérer ce que cela fait, à un humain, de se sentir soudain dispensable.

C'est cette indigestion qui va devenir le sujet politique central des dix prochaines années. Et la Suisse, malgré sa lenteur institutionnelle habituelle, ne fera pas exception.

Un outil qui s'enseigne lui-même

Il faut prendre un instant pour mesurer ce qui s'est produit. Pour la première fois dans l'histoire des techniques, un outil peut expliquer comment on l'utilise. Ce n'est pas un détail, c'est un basculement. Toute technologie précédente exigeait un intermédiaire. Une machine demandait un mécanicien, un logiciel demandait un développeur, une procédure demandait une formation. Il y avait toujours une caste, plus ou moins large, qui détenait le mode d'emploi et qui en tirait une valeur économique et sociale.

L'IA fait sauter cette caste. Vous lui demandez comment l'utiliser, elle vous répond. Vous lui dites que vous ne comprenez pas, elle reformule. Vous ne savez pas formuler votre question, elle vous aide à la formuler. La barrière à l'entrée de la production intellectuelle, technique, créative, s'effondre semaine après semaine. Un dirigeant sans aucune formation technique peut produire en quelques jours un prototype logiciel qui aurait demandé plusieurs semaines à une équipe il y a deux ans. Un junior peut générer un premier jet d'analyse contractuelle qui aurait pris une après-midi à un confrère expérimenté. Le rapport Wolters Kluwer 2026 indique que plus de 90% des professionnels du droit utilisent déjà un outil d'IA dans leur pratique, principalement pour la recherche, la revue contractuelle et la rédaction. Une étude du Barreau de Paris chiffre le gain à environ huit heures par semaine pour les avocats équipés.

Cette démocratisation est célébrée comme une bonne nouvelle. Elle l'est, en partie. Mais elle a une conséquence qu'on ne mesure pas encore. Quand le coût d'exécution s'effondre, la valeur économique de l'exécution s'effondre avec lui. Les métiers qui consistaient à maîtriser une procédure complexe, à suivre une méthode, à appliquer un savoir-faire reproductible, sont en train de devenir des métiers à valeur résiduelle. Pas inutiles. À valeur résiduelle. Ce n'est pas la même chose, et c'est beaucoup plus dur.

Ce que l'on voit depuis le terrain

Je passe mes journées à intégrer ces outils dans des fiduciaires, des cabinets, des entreprises romandes. Et ce que j'y vois, je ne suis pas certain qu'il soit visible depuis Berne, depuis les bureaux d'études économiques, ou depuis les conférences sur l'IA. Je vois des associés qui calculent en silence combien de juniors il leur faudra encore dans deux ans. Je vois des dirigeants qui me demandent, à la fin d'un rendez-vous, s'il serait possible d'automatiser le poste de leur secrétaire. Pas pour la remplacer demain. Pour préparer le terrain. Je vois des employés de cinquante ans qui ont compris avant tout le monde, qui ne disent rien, qui continuent à venir au bureau, et qui savent.

Tout cela se passe en silence. Aucune statistique ne le capte encore avec précision. Mais c'est en train de remodeler, semaine après semaine, le marché du travail romand. Et le coût caché de cette transition est largement sous-estimé, dont le vrai prix de protéger des métiers face à l'automatisation dans une organisation qui veut rester humaine.

Gros plan sur des mains âgées tenant celles d'un enfant, illustration des fonctions humaines irremplaçables que la loi devra protéger face à l'automatisation.

L'objection optimiste, et pourquoi elle ne tient pas tout à fait

Une objection sérieuse mérite d'être traitée frontalement. Elle est défendue par des économistes solides, en particulier David Autor au MIT et Joel Mokyr, et par les rapports successifs de l'OCDE. Cette objection tient en une phrase, les révolutions technologiques précédentes ont toujours détruit moins d'emplois qu'elles n'en ont créés, parce que la productivité libérée s'est réinvestie dans des activités nouvelles. Le métier à tisser a fait disparaître les tisserands à domicile et a créé l'industrie textile. L'ordinateur a fait disparaître les dactylos et a créé l'économie numérique. Pourquoi l'IA ferait-elle exception ?

Cette objection est légitime, et les chiffres récents la nourrissent. L'enquête AXA 2025 sur les entreprises suisses indique que seulement 2% d'entre elles déclarent avoir réduit leurs effectifs grâce aux gains de productivité IA, tandis que 10% disent avoir créé de nouveaux postes. L'OCDE, dans ses Perspectives de l'emploi 2023, conclut que jusqu'à présent, les effets négatifs sur l'emploi sont rares dans les entreprises qui ont adopté l'IA. À court terme, l'objection optimiste tient.

Mais elle souffre de deux faiblesses qu'il faut nommer. La première, c'est qu'elle suppose que les délais de transition seront comparables. Or ils ne le seront pas. Les transitions précédentes ont laissé une à plusieurs générations pour se reconvertir. La transition IA en laissera quelques années. Une personne de cinquante-deux ans qui voit son métier disparaître en deux ans n'a pas trente ans devant elle pour en apprendre un nouveau, encore moins pour rivaliser avec une génération qui aura grandi avec les outils. Et le métier vers lequel elle se reconvertirait risque, le temps qu'elle s'y forme, d'être lui aussi automatisé.

La seconde faiblesse, c'est que l'enquête OCDE 2023 elle-même montre que trois travailleurs sur cinq s'inquiètent de perdre leur emploi dans les dix ans, et une proportion comparable craint une baisse des salaires dans leur secteur. La cohésion sociale ne dépend pas du solde net entre emplois créés et détruits. Elle dépend de la perception qu'en ont les gens, et de la vitesse à laquelle ils peuvent recomposer leur place. Même si l'IA finissait par créer plus d'emplois qu'elle n'en détruit, le passage par une période de désaffiliation massive suffirait à fracturer politiquement nos sociétés. Le solde net est une statistique. Le ressentiment est un fait politique.

Le travail comme adresse sociale

Dans nos sociétés, le travail n'est pas seulement une source de revenu. C'est une adresse. C'est ce qu'on répond quand on demande qui vous êtes. La question, qu'est-ce que vous faites dans la vie, est tellement banale qu'on oublie ce qu'elle signifie réellement, nommez-vous une fonction qui me permette de vous situer dans le tissu social. Ôtez la fonction, et l'identité devient flottante.

Pendant des décennies, on a pu penser que cette assignation par le métier était une particularité culturelle, occidentale, capitaliste, qu'on pouvait déconstruire. C'est sans doute vrai dans l'absolu. Mais ce qui est vrai dans l'absolu et ce qui est vrai pour un comptable de cinquante-deux ans qui voit son cabinet absorber ses tâches dans un workflow automatisé, ce n'est pas la même chose. Ce comptable ne va pas devenir philosophe en six mois. Il va devenir invisible. Et l'invisibilité sociale, à grande échelle, n'a jamais produit autre chose que de la colère.

L'OCDE estime, dans ses Perspectives de l'emploi 2023, que 27% des emplois dans les pays membres correspondent à des professions fortement exposées au risque d'automatisation. Pour la Suisse, qui présente une forte proportion de métiers de la connaissance et un niveau de salaire élevé, l'exposition est jugée comparable, voire supérieure, par le SECO et par le syndicat des employés de commerce. Les emplois les plus touchés ne sont pas les métiers manuels qualifiés, qui restent largement à l'abri. Ce sont les fonctions de bureau intermédiaires, les métiers de saisie, de coordination, de synthèse, qui constituent précisément le coeur de l'emploi tertiaire suisse. Cette exposition rappelle que les biais de l'IA dans une organisation ne sont jamais purement techniques, ils prolongent et amplifient ceux du système qui la déploie.

Imaginez une réunion d'anciens, vingt ans après une formation comptable. Sur les douze présents, deux exercent encore le métier qu'ils ont appris. Trois se sont reconvertis, plus ou moins bien. Quatre vivent d'allocations et de petits revenus complémentaires. Trois ne sont pas venus, par honte ou par lassitude. Personne ne dira que c'est l'IA. On dira que le secteur a changé, que la conjoncture est dure, que les jeunes sont mieux formés. Mais chacun saura. Et cette sourde lucidité, multipliée par des millions, est exactement le matériau brut dont la politique se nourrit.

C'est à ce point que la politique reprend le dessus sur l'économie. Pas parce qu'elle l'aurait choisi, mais parce qu'elle ne pourra pas faire autrement.

La fracture politique qui vient

La grille de lecture droite gauche qui structure encore nos paysages politiques a été produite par la révolution industrielle. Elle organisait des positions face au capital, au travail, à la propriété. Elle a tenu deux siècles. Elle commence à craquer parce que la question qui arrive n'est plus celle-là. La question qui arrive est de savoir si l'on accepte ou non que l'humain soit substituable dans des fonctions de plus en plus larges.

Cette question va d'abord traverser les partis existants avant de produire ses propres formations. À gauche apparaîtront des courants qui dénonceront l'IA comme un capitalisme de la dépossession, et d'autres qui y verront un levier de libération du travail. À droite émergeront des courants pro-technologie absolus refusant tout frein au nom de la compétitivité, et d'autres qui en feront un sujet identitaire, défendant le travail humain comme on défend une frontière. Puis viendront les partis explicitement pour, et explicitement contre. En Suisse, où la démocratie directe permet à n'importe quel comité d'initiative de mettre un sujet sur la table fédérale en récoltant cent mille signatures, ce moment arrivera plus vite qu'ailleurs. Une initiative pour garantir des emplois humains dans les services publics. Une initiative pour limiter l'usage de l'IA dans l'enseignement obligatoire. Une initiative pour taxer les gains de productivité issus de l'automatisation.

C'est cette ligne de fracture qui va devenir le clivage central de la prochaine génération politique romande. Pas l'immigration, pas l'écologie, pas la fiscalité. La place de l'humain.

La frange qui ne négociera pas

Il faut être honnête sur ce qui vient. Une partie de cette population ne se contentera pas de voter. Quand des milliers de personnes perdent leur fonction sociale en quelques années, sans transition, sans alternative valorisée, une fraction d'entre elles passe à l'action directe. C'est arrivé avec les Luddites en Angleterre dans les années 1810, qui détruisaient les métiers à tisser mécaniques. Avec les canuts à Lyon en 1831. Avec les gilets jaunes en France à partir de 2018, mouvement né d'un sentiment de déclassement économique et social. Le mécanisme est connu, les formes varient.

Pour l'IA, on peut anticiper des locaux d'entreprises pleinement automatisées vandalisés. Des serveurs ciblés. Des manifestations qui dégénèrent ponctuellement. Cela ne sera pas le fait d'une majorité, cela sera le fait d'une frange. Mais une frange n'a pas besoin d'être majoritaire pour orienter le débat public. Quelques épisodes spectaculaires, et le sujet bascule.

À côté de cette frange visible, et bien plus nombreuse, on trouvera une population de désaffectés silencieux. Pas des manifestants. Des absents. Des gens qui ne croient plus à la promesse économique, qui se replient, qui se radicalisent dans le ressentiment plutôt que dans l'action. Cette population est plus dangereuse encore pour la cohésion d'une société, parce qu'elle ne demande rien. Elle attend. Et toute attente collective de ce type est récupérable. Toujours. Par les meilleurs comme par les pires. Et historiquement, plutôt par les pires.

Ce que la loi devra interdire

On ne pourra pas faire l'économie d'une législation qui sorte du registre de l'incitation pour entrer dans celui de l'interdiction. C'est inhabituel dans nos sociétés, qui préfèrent toujours réguler par le marché ou par la norme volontaire. Mais ici, le marché ne produira pas la solution. Le marché produira l'inverse. Tant que l'IA est moins chère que l'humain pour une fonction donnée, le marché remplacera. Ce n'est pas une dérive, c'est une mécanique.

Il faudra donc nommer, explicitement, les fonctions où l'humain doit rester. Pas parce qu'il fait mieux. Souvent il fera moins bien, en moyenne, sur des critères mesurables. Mais parce que ces fonctions ne sont pas réductibles à leur résultat mesurable. Un enseignant ne transmet pas seulement un programme, il transmet une attention, une exigence, une forme de regard. Une personne qui s'occupe de vos parents âgés ne fournit pas seulement un service, elle fournit la preuve qu'une autre génération les considère encore. Une éducatrice de petite enfance ne garde pas vos enfants, elle les introduit, par sa présence même, dans la communauté humaine. Cette zone-là rejoint la frontière éthique de l'IA dans les pratiques humaines que les directions doivent commencer à tracer dans leurs propres processus.

Deux interdictions concrètes pourraient être posées dès maintenant, sans attendre que la pression sociale ne contraigne le législateur dans l'urgence.

La première serait l'interdiction de tout avatar ou agent d'IA en remplacement d'un enseignant humain pendant la scolarité obligatoire. L'IA peut assister, illustrer, individualiser un parcours d'apprentissage. Elle ne peut pas se substituer à la présence d'un adulte humain qui transmet. Cette frontière est posable juridiquement, contrôlable, et compatible avec un usage pédagogique large des outils numériques.

La seconde serait un ratio minimum garanti de personnel humain dans les EMS, les structures de petite enfance et certaines fonctions de soin. Pas un plafonnement de la robotique d'assistance, qui peut soulager les soignants, mais un plancher humain non négociable, exprimé en heures de présence par résident ou par enfant. Une société qui confie ses anciens à des machines, ses enfants à des écrans, ses élèves à des avatars, ne fait pas une économie. Elle fait une amputation. Différée. Invisible. Réelle.

Ces interdictions seront contestées au nom de la liberté d'entreprendre, de l'innovation, de la compétitivité face à la Chine et aux États-Unis. Elles passeront quand même, parce que la pression politique le rendra inévitable. Mieux vaut les écrire à froid, maintenant, avec soin, que dans l'urgence d'une crise sociale, avec brutalité.

Ce qui ne se déléguera pas

Voilà le paysage qui se dessine. Pas dans dix ans. Maintenant. Les premiers signaux sont déjà là, dans les chiffres d'adoption, dans les conversations des cabinets qui automatisent les tâches de leurs juniors, dans les inquiétudes diffuses des classes moyennes romandes qui sentent quelque chose sans savoir le nommer.

Le débat sur l'IA, dans les prochaines années, ne sera plus un débat technique. Ce sera un débat sur ce que nous voulons garder de nous-mêmes. Sur ce que nous tenons pour non négociable, même au prix de l'efficacité. Sur ce que nous acceptons de payer plus cher, plus lentement, moins parfaitement, parce que cela importe d'une manière qu'aucun calcul ne capture. Pour les directions qui veulent anticiper plutôt que subir, structurer aujourd'hui la frontière entre ce qui s'automatise et ce qui reste humain est sans doute le travail le plus stratégique des deux prochaines années.

Ce débat, nous ne pourrons pas le déléguer. Ni aux ingénieurs qui produisent les outils, ni aux entreprises qui les déploient, ni aux algorithmes eux-mêmes. Il faudra que des humains regardent d'autres humains et décident ensemble, dans un cadre politique, ce qui mérite d'être protégé. Et qu'ils acceptent que cette décision les engage, eux, contre leurs propres intérêts immédiats.

C'est exigeant. Cela suppose une lucidité collective dont nos sociétés ne sont pas certaines d'être encore capables. La Suisse, par sa tradition de débat lent et de votations populaires, a peut-être un avantage rare ici. Encore faut-il qu'elle s'en serve avant que la rue le fasse à sa place. Soit nous écrivons ce cadre maintenant, lentement, en pesant les mots, soit il nous sera arraché plus tard, dans des conditions où plus personne ne pèsera plus rien.